Verglas au Québec : ce que 1998, 2023 et 2026 nous apprennent

Par Le citoyen prévoyant - Expert en préparation aux situations d’urgence et résilience citoyenne
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Verglas au Québec : ce que 1998, 2023 et 2026 nous apprennent
Verglas au Québec : ce que 1998, 2023 et 2026 nous apprennent

Le 12 mars 2026, une nouvelle tempête de pluie verglaçante frappe le Québec. Plus de 210 000 foyers se retrouvent sans électricité en matinée. Le REM est interrompu entre Brossard et Canora. Un octogénaire de Longueuil meurt après une chute. La scène ressemble à celle d’avril 2023 — qui elle-même rappelait, à plus petite échelle, le choc de 1998. Trois décennies de verglas, trois générations de préparation. Ce que ces crises révèlent sur l’autonomie citoyenne réelle va bien au-delà du bilan des réseaux électriques.

Trois tempêtes, trois générations

Le verglas n’est pas un risque théorique au Québec — c’est un risque récurrent, documenté, et dont les effets en cascade sont bien connus des gestionnaires d’urgence. Et pourtant, à chaque épisode majeur, une partie de la population se retrouve dans la même position : dépendante d’un retour rapide du courant, sans plan de rechange réel pour les premières 48 à 72 heures.

Comparer 1998, 2023 et 2026 n’est pas un exercice nostalgique. C’est une façon de mesurer ce qui a changé dans les systèmes institutionnels — et ce qui reste structurellement inchangé dans la préparation individuelle et collective.

Repères chronologiques

  • Janvier 1998 — Plus de 88 mm de pluie verglaçante en moins d’une semaine. Près de 1 400 000 clients d’Hydro-Québec privés d’électricité. Certains secteurs sans courant pendant plusieurs semaines. Commission d’enquête et réforme du système de sécurité civile.
  • Avril 2023 — Pluie verglaçante combinée à des vents violents. Chute massive de branches sur les lignes électriques en raison de l’état de santé du couvert arboricole. Des dizaines de milliers de foyers sans courant pendant plusieurs jours.
  • Mars 2026 — Nouvelle tempête verglaçante. Plus de 210 000 foyers touchés en matinée. Réseau de transport en commun perturbé. Impact évalué en cours.

1998 : la catastrophe fondatrice

La crise de verglas de janvier 1998 reste l’événement de référence en matière de gestion des désastres au Québec. Par son ampleur, sa durée et la paralysie qu’elle a entraînée — le centre-ville de Montréal dans le noir, des dizaines de municipalités sans services essentiels pendant des semaines — elle a fonctionné comme un révélateur brutal des fragilités du système.

La commission d’enquête qui a suivi a produit des recommandations structurantes, dont la réforme du système de sécurité civile québécois. Cette réforme a mis en place un cadre collaboratif entre les différents niveaux d’intervention : municipalités, ministères, sociétés d’État, organismes communautaires. Les municipalités ont été tenues de développer des plans d’urgence et de les exercer régulièrement.

Regard terrain
La leçon de 1998 n’est pas seulement technique — elle est organisationnelle. Les lacunes les plus coûteuses n’étaient pas celles des équipements, mais celles des communications entre intervenants. La réforme post-1998 a produit un système plus coordonné — mais un système collaboratif n’est pas un système invulnérable. La coordination entre professionnels ne remplace pas la capacité d’action autonome du ménage dans les premières heures.

2023 : l’angle mort des arbres

La tempête d’avril 2023 a fourni un exemple concret de ce que les spécialistes de la résilience appellent un « angle mort » : une vulnérabilité qui n’avait pas été intégrée dans les scénarios de préparation existants. Les systèmes d’alerte ont fonctionné. Les équipes de gestion d’urgence se sont mobilisées rapidement. Mais la combinaison pluie verglaçante + vents violents + état sanitaire dégradé du couvert arboricole a produit une cascade de défaillances que les plans existants n’avaient pas anticipée.

Des branches entières — parfois des arbres complets — se sont effondrées sur des lignes électriques à travers la province, créant des pannes en chaîne difficiles à résorber rapidement. Des ménages ont été privés d’électricité pendant plusieurs jours, dans des conditions où la dépendance au chauffage électrique est maximale.

Ce que 2023 a mis en évidence
La préparation institutionnelle couvre bien les scénarios connus. Les angles morts émergent toujours de la combinaison d’un facteur anticipé (le verglas) et d’un facteur sous-estimé (la fragilité du couvert arboricole après des années de sécheresses et de maladies). Pour la préparation citoyenne, cela signifie que l’autonomie doit être dimensionnée non pas sur la durée d’un scénario idéal, mais sur la durée d’un scénario avec complications.

2026 : le réseau amélioré, les angles morts persistants

La réponse d’Hydro-Québec aux enseignements de 2023 a été concrète et documentée. Depuis 2023, la société d’État a significativement augmenté ses investissements dans la maîtrise de la végétation autour des lignes électriques. En 2025, ce budget atteignait 150 millions de dollars — soit plus du double de ce qui était alloué à ce poste en 2018 (62 millions). Des dizaines de milliers d’arbres et de branches à risque ont été élagués ou retirés.

Le plan d’action 2035 d’Hydro-Québec fixe des objectifs mesurables : réduire le nombre total de pannes de 35 % d’ici 7 à 10 ans, et diminuer spécifiquement les pannes liées à la végétation de 30 % d’ici 2028. Ces engagements représentent une amélioration structurelle réelle du réseau.

Regard terrain
Un réseau amélioré et une préparation citoyenne renforcée ne sont pas substituables — ils sont complémentaires. La diminution du nombre de pannes ne signifie pas leur disparition. Les objectifs d’Hydro-Québec sont établis sur un horizon de 7 à 10 ans, dans un contexte où la fréquence des événements climatiques extrêmes augmente. Le ménage qui compte uniquement sur l’amélioration du réseau pour ne pas avoir à se préparer confond une tendance de long terme avec une garantie à court terme.

Ce que le système a appris — et ses limites

Entre 1998 et 2026, le système institutionnel de gestion des urgences au Québec a évolué de façon substantielle. La coordination entre intervenants est meilleure. Les plans d’urgence municipaux existent et sont exercés. Les systèmes d’alerte fonctionnent. La répétition des événements extrêmes — canicules, inondations, verglas — a produit une forme d’apprentissage institutionnel qui se traduit par des réponses plus rapides et mieux coordonnées.

Ce qui s’est amélioré

  • Coordination inter-intervenants post-réforme 1998
  • Systèmes d’alerte Environnement Canada plus réactifs
  • Plans d’urgence municipaux obligatoires et exercés
  • Investissements dans la résilience du réseau électrique
  • Mobilisation citoyenne plus rapide qu’en 1998

Ce qui reste fragile

  • Angles morts systémiques (facteurs non anticipés)
  • Dépendance au chauffage électrique dans les ménages
  • Autonomie réelle des ménages souvent limitée à 24-48h
  • Capacité collective de quartier peu développée
  • Communication à la population variable selon les municipalités

L’angle mort permanent : la partie humaine

Yannick Hémond, professeur en résilience, risques et catastrophes au département de géographie de l’UQAM, identifie un angle mort structurel dans la préparation aux crises qui va au-delà des équipements et des protocoles : la capacité collective à improviser quand tout déraille ne s’improvise pas au moment de la crise. Elle se construit en amont, dans les liens de voisinage, dans la connaissance du territoire, dans les décisions prises avant l’événement.

Cette observation recoupe ce que les chercheurs en résilience documentent depuis plusieurs décennies : les collectivités qui s’en sortent le mieux lors des crises ne sont pas nécessairement celles qui ont les meilleures trousses d’urgence — ce sont celles où les gens savent qui appeler, comment s’organiser, qui a besoin d’aide dans le voisinage, sans attendre qu’une ressource externe arrive.

La trousse 72h, c’est le minimum individuel
En mars 2026, des commentaires à la radio ridiculisaient la trousse d’urgence 72 heures — la jugeant inutile ou exagérée. Ce scepticisme confond deux choses distinctes : la trousse 72h est le plancher de l’autonomie individuelle, pas le plafond de la résilience. Une collectivité vraiment préparée dépasse largement ce minimum — non pas en accumulant des stocks, mais en ayant développé sa capacité à s’organiser collectivement avant que la crise ne survienne.

Ce que ça change concrètement pour un ménage

Les trois épisodes de verglas permettent de dégager un portrait réaliste de la durée de perturbation à anticiper pour un ménage québécois en cas de tempête verglaçante majeure.

Durée de référence à planifier : 72h à 7 jours
La durée médiane d’une panne post-verglas pour les zones les plus touchées se situe entre 2 et 7 jours. La trousse 72h couvre le scénario optimiste. Une autonomie de 5 à 7 jours correspond au scénario avec complications — et c’est le scénario sur lequel dimensionner la préparation dans une province fortement dépendante du chauffage électrique.

Chauffage : la dépendance critique

La grande majorité des logements québécois se chauffent à l’électricité. En cas de panne prolongée en hiver ou au début du printemps, la perte de chauffage est la conséquence la plus sérieuse — bien avant la nourriture ou l’eau. La préparation hivernale efficace commence par une réponse à cette question : comment maintenir une température habitable dans le logement sans électricité pendant 5 à 7 jours ?

Les options documentées incluent : le chauffage d’appoint au propane ou au bois (avec les précautions de sécurité associées à l’intoxication au monoxyde de carbone), l’identification d’un hébergement d’urgence chez des proches hors zone de panne, et la connaissance des centres d’hébergement d’urgence ouverts par les municipalités.

Eau

Une coupure d’électricité prolongée peut affecter les systèmes de pompage dans certains secteurs. Maintenir une réserve d’eau potable de 4 litres par personne par jour (minimum 72h, idéalement 7 jours) est la recommandation de base. En appartement ou en maison sans sous-sol, les contenants souples empilables optimisent l’espace de stockage.

Alimentation sans réfrigération

En cas de panne hivernale, le froid extérieur peut paradoxalement servir de réfrigérateur naturel — à condition que les températures restent suffisamment basses. Pour le reste, un stock d’aliments ne nécessitant pas de réfrigération ni de cuisson longue (conserves, fruits secs, légumineuses en conserve, beurre d’arachide) couvre la plupart des scénarios verglaçants québécois.

Éclairage et communication

Lampes de poche avec piles de rechange, banques d’énergie rechargées, radio à piles ou manivelle pour les alertes d’urgence : ces éléments de base sont souvent absents des foyers même lorsque la menace est annoncée 48 heures à l’avance par Environnement Canada.

Au-delà de la trousse 72 heures

La trousse d’urgence 72 heures est un point de départ reconnu, pas une destination. Ce que 1998, 2023 et 2026 illustrent collectivement, c’est que la résilience d’un ménage ou d’un quartier en situation de verglas majeur repose sur trois niveaux qui se complètent :

Niveau 1

Autonomie individuelle

Eau, alimentation, chauffage d’appoint, médicaments, éclairage. Dimensionné sur 72h minimum, 7 jours pour les scénarios avec complications. C’est la trousse — le plancher, pas le plafond.

Niveau 2

Réseau de proximité

Savoir qui dans le voisinage immédiat est vulnérable, qui a un générateur, qui peut héberger. Ces connaissances ne s’acquièrent pas le jour de la crise — elles se construisent dans le calme.

Niveau 3

Connaissance du territoire

Centres d’urgence municipaux, lignes de communication officielles, ressources disponibles dans la zone. Connaître ces ressources avant d’en avoir besoin évite de les chercher sous le stress.

La préparation citoyenne en contexte de verglas n’est pas une réponse à l’incapacité des institutions — c’est un complément qui réduit la pression sur des ressources collectives inévitablement sollicitées au-delà de leur capacité lors des événements majeurs. Chaque ménage autonome pendant 5 jours est un ménage de moins dans la file d’attente des centres d’urgence.

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Foire aux questions

La trousse 72 heures est-elle vraiment utile lors d’un verglas québécois ?

Oui — mais elle couvre le scénario optimiste. Les pannes lors des épisodes de verglas majeurs au Québec durent en réalité de 2 à 7 jours dans les zones les plus touchées, parfois davantage dans les secteurs ruraux. La trousse 72h est le minimum reconnu ; dimensionner son autonomie sur 5 à 7 jours correspond au scénario réaliste avec complications, tel qu’il a été observé en 1998 et en 2023.

Quels risques spécifiques le verglas représente-t-il en dehors des pannes électriques ?

Les chutes sur surfaces glacées constituent le risque immédiat le plus fréquent — avec des conséquences pouvant aller de la fracture au traumatisme grave. La perte de chauffage est le risque majeur pour les populations vulnérables (personnes âgées, nourrissons, personnes à mobilité réduite). L’intoxication au monoxyde de carbone survient régulièrement lors de l’utilisation incorrecte de sources de chaleur d’appoint en espace intérieur. Les chutes d’arbres et de branches représentent un risque de circulation et d’infrastructure pendant et après l’événement.

Comment se chauffer sans électricité dans un appartement québécois ?

Les options légales en appartement sont plus limitées qu’en maison. Un chauffage d’appoint au propane certifié pour usage intérieur (avec détecteur de CO obligatoire) peut maintenir une pièce habitable. L’isolation de l’espace de vie — fermer les portes, utiliser des couvertures sur les fenêtres — ralentit significativement la perte de chaleur. L’option la plus fiable reste de planifier à l’avance un hébergement d’urgence chez des proches hors de la zone de panne ou de connaître le centre d’hébergement municipal le plus proche.

Hydro-Québec va-t-elle vraiment réduire les pannes grâce à ses investissements ?

Les investissements post-2023 dans la maîtrise de la végétation (150 M$ en 2025, contre 62 M$ en 2018) représentent une amélioration documentée et mesurable du réseau. Les objectifs du plan 2035 — -35 % de pannes totales, -30 % de pannes liées à la végétation d’ici 2028 — sont ambitieux et crédibles dans le contexte de ces investissements. Cela ne signifie pas l’élimination des pannes : cela signifie une réduction de leur fréquence et de leur durée. La préparation citoyenne reste pertinente dans un réseau amélioré, précisément parce que les événements résiduels seront toujours imprévisibles par nature.

Comment connaître les ressources d’urgence disponibles dans ma municipalité ?

La plupart des municipalités québécoises publient leur plan d’urgence et les ressources associées sur leur site web. Le ministère de la Sécurité publique du Québec (MSP) maintient également des ressources accessibles au public sur la préparation aux sinistres. Identifier ces informations avant un événement — centres d’hébergement d’urgence, numéros de communication de crise, protocoles d’alerte locaux — est précisément le type de préparation qui ne prend que quelques minutes dans le calme et qui s’avère difficile à reconstituer sous le stress d’une panne en cours.

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Expert en préparation aux situations d’urgence et résilience citoyenne
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Mathieu Montaroux est un expert reconnu en préparation aux situations d’urgence, en sécurité civile et en planification d’évacuation au Québec. Fort de ses expériences dans les forces armées, comme paramedic et en tant qu’analyste et gestion de risques, il accompagne depuis plusieurs années les organisations, les familles et les citoyens dans l’amélioration de leur capacité de préparation et de résilience face aux crises. Il est le fondateur de Québec Preppers, une plateforme dédiée à la préparation citoyenne responsable, à l’autonomie fonctionnelle et à la réduction des impacts humains lors de situations d’urgence plausibles. Son approche repose sur la pédagogie, la mise en pratique progressive et l’adaptation au contexte réel, en conformité avec les cadres légaux et les bonnes pratiques en sécurité civile.
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