Une catastrophe ne s’arrête pas le jour où les secours arrivent. Pour de nombreuses personnes, c’est après — parfois semaines ou mois plus tard — que les effets psychologiques les plus sérieux se manifestent. Dépression, deuil, trouble de stress post-traumatique (SSPT) : ces réalités concernent tous les survivants, quel que soit leur profil.
Cet article est la deuxième partie d’une série sur la survie psychologique et physique. La partie 1 couvrait les types de stress et les outils de contrôle. La partie 3 se concentre sur les stratégies préventives.
Qui est exposé aux effets psychologiques d’une catastrophe?
La réponse courte : tout le monde. Il n’existe pas de profil imperméable au choc psychologique d’un événement traumatisant. Ce qui varie, c’est l’intensité de la réponse et les facteurs qui l’influencent.
Des études réalisées après l’ouragan Sandy ont montré que jusqu’à 35 % des enfants présentaient des signes de SSPT modéré à sévère neuf mois après l’événement, et encore environ 29 % à vingt et un mois. Des recherches portant sur des survivants de fusillades de masse — dont celle du collège Dawson à Montréal — indiquent qu’environ 28 % développent un SSPT, et qu’un tiers présentent un trouble de stress aigu dans les suites immédiates.
Plusieurs facteurs influencent le niveau d’impact :
- Le type et la gravité de l’événement : l’intensité de l’exposition joue un rôle déterminant.
- La proximité avec la crise : se trouver au cœur de l’événement représente le niveau d’exposition le plus élevé. En apprendre l’existence par les médias, sans y être directement mêlé, constitue le niveau le plus faible. Les premiers intervenants, les proches aidants et les membres de la famille occupent une position intermédiaire.
- Le sexe biologique : les études indiquent de façon constante que les femmes et les filles présentent statistiquement une plus grande vulnérabilité aux effets négatifs sur la santé émotionnelle que les hommes et les garçons, bien que cela ne soit pas absolu.
- Le réseau de soutien disponible : la présence de proches représente un facteur de protection significatif.
Un point souvent négligé : les adultes et les enfants traversent souvent une période de six à huit semaines après l’événement sans exprimer ni reconnaître leur détresse. Tant que la survie immédiate mobilise toutes les ressources, les symptômes psychologiques passent au second plan.
Ce qui peut faire une différence
Avant d’entrer dans les symptômes spécifiques, il vaut la peine de nommer ce qui aide réellement. Le soutien social est l’un des facteurs de protection les mieux documentés face aux conséquences psychologiques d’une catastrophe.
- Le réseau familial et amical : sa présence active est l’un des éléments les plus protecteurs contre les séquelles à long terme.
- La communauté locale : un lieu de rassemblement — qu’il s’agisse d’une église, d’un centre communautaire ou d’un espace informel — permet aux survivants de partager leurs expériences, de nommer leur vécu et de trouver un sens collectif à l’événement.
- Le maintien d’un espoir réaliste : même en situation dégradée ou de crise prolongée, conserver une perspective positive sur l’avenir réduit les risques de détresse chronique.
- L’accès à une aide professionnelle : lorsqu’elle est disponible, une prise en charge psychologique rapide améliore significativement les pronostics de rétablissement.
En contexte de préparation citoyenne, identifier à l’avance les ressources de soutien disponibles dans son entourage et sa communauté fait partie intégrante de la préparation. La résilience ne se construit pas seul.
Reconnaître la dépression : le mnémonique SIGECAPS
La dépression est l’une des conditions les plus fréquentes après une catastrophe. Savoir en reconnaître les signes — chez soi ou chez un proche — permet d’agir plus tôt. Le mnémonique SIGECAPS est un outil de référence clinique adapté à un usage pratique :
S — Sommeil
Insomnie ou hypersomnie marquée, rupture avec les habitudes habituelles.
I — Intérêt
Perte d’intérêt ou de plaisir pour des activités autrefois appréciées.
G — Culpabilité
Sentiments de culpabilité souvent disproportionnés ou déconnectés de la réalité.
É — Énergie
Fatigue mentale et physique persistante, même sans effort particulier.
C — Concentration
Difficultés à se concentrer, troubles de mémoire, indécision dans les situations simples.
A — Appétit
Diminution ou augmentation notable de l’appétit, parfois accompagnée de changements de poids.
P — Psychomotricité
Ralentissement général ou, à l’inverse, agitation et tension visibles.
S — Suicide
Pensées, planification ou comportements suicidaires. Signe d’alerte majeur nécessitant une intervention immédiate.
Risque suicidaire : comment évaluer rapidement?
La personne exprime-t-elle un sentiment de désespoir? Évoque-t-elle le souhait de ne pas se réveiller ou de ne jamais avoir existé? A-t-elle évoqué un plan précis — comment, où, quand? Ces questions, posées calmement et directement, ne déclenchent pas le passage à l’acte : elles permettent d’évaluer le niveau de danger réel.
En cas de risque identifié : ne pas laisser la personne seule. Une surveillance constante et un accès rapide à une aide professionnelle sont la priorité.
Comprendre le deuil : le modèle DCNDA
Le deuil est une réponse normale à une perte. Après une catastrophe, ces pertes peuvent être multiples : personnes aimées, domicile, mode de vie, sécurité. Le modèle de Kübler-Ross, souvent désigné par l’acronyme DCNDA, décrit cinq grandes phases du processus de deuil.
- Déni — Refus de croire à la réalité de la perte. « Ce n’est pas possible, il doit y avoir une erreur. »
- Colère — Expression d’une frustration intense, parfois dirigée vers l’entourage ou des figures d’autorité. « Pourquoi moi? Ce n’est pas juste. »
- Négociation — Tentative de trouver un accord imaginaire pour changer la situation. « Si seulement j’avais fait différemment… »
- Dépression — Tristesse profonde, retrait, sentiment d’impuissance. « À quoi bon continuer? »
- Acceptation — Intégration progressive de la réalité et reprise d’une perspective sur l’avenir. « Je ne peux pas changer ce qui s’est passé, mais je peux continuer. »
Ces cinq étapes ne sont pas linéaires. Une personne peut passer de l’une à l’autre dans n’importe quel ordre, revenir en arrière ou ne pas traverser certaines phases du tout. Le modèle de Kübler-Ross est un cadre de compréhension, pas une trajectoire obligatoire.
Les personnes en deuil ont besoin de gentillesse, d’espace pour verbaliser leur peine, de la proximité de proches bienveillants et d’encouragements pour maintenir les activités essentielles du quotidien : manger, dormir, sortir. Tenir un journal peut également constituer un outil utile pour certaines personnes. Le processus de deuil ne peut pas être accéléré : il prend le temps qu’il prend.
Le SSPT : facteurs de risque et symptômes
Qui est plus à risque?
Le trouble de stress post-traumatique (SSPT) est une réponse psychologique à une exposition à un événement traumatisant — direct ou indirect. Plusieurs facteurs augmentent la probabilité de le développer :
- Exercer un métier à haute exposition au danger ou au stress intense (premier intervenant, militaire).
- Avoir subi des traumatismes ou des abus durant l’enfance.
- Avoir des antécédents personnels ou familiaux de dépression ou d’anxiété.
- Certaines prédispositions tempéramentales ou neurobiologiques, notamment une régulation émotionnelle plus fragile.
Il est important de noter que le SSPT ne requiert pas d’être au centre même de l’événement. Un parent incapable de rejoindre ses enfants en danger durant une catastrophe peut développer un SSPT en raison du sentiment d’impuissance intense vécu à distance.
Reconnaître les symptômes : le mnémonique RENI
Les symptômes du SSPT se regroupent généralement en quatre catégories. Le mnémonique RENI permet de les mémoriser facilement :
R — Réactions modifiées
Hypervigilance, sursauts fréquents, irritabilité marquée, comportements d’autodestruction (consommation excessive d’alcool ou de substances, prises de risques).
É — Évitement
Évitement de tout ce qui rappelle l’événement : lieux, sons, odeurs, activités, personnes. Peut s’accompagner d’un retrait social et d’un engourdissement émotionnel.
N — iNtrusion
Pensées et souvenirs intrusifs incontrôlables, flashbacks, cauchemars répétés. Ces éléments perturbent significativement le fonctionnement quotidien.
I — négatIvité
Vision négative de soi, des autres et de l’avenir. Incapacité à ressentir des émotions positives. Perturbations de la mémoire liées à l’événement. Sentiment de désespoir persistant.
Chez les enfants de 6 ans et moins : les symptômes peuvent se manifester différemment, notamment à travers le jeu (reproduction de l’événement) et les cauchemars. Ne pas laisser un jeune enfant seul avec ces manifestations. Une prise en charge professionnelle précoce améliore significativement le pronostic.
Plus tôt, mieux c’est. Le délai entre l’apparition des symptômes et le début d’un suivi professionnel influence directement la durée et la qualité du rétablissement. Identifier les signes tôt, c’est déjà agir.
En résumé : ce qu’il faut retenir
Les effets psychologiques d’une catastrophe ne sont pas une faiblesse — ils sont une réponse normale à des circonstances anormales. Dépression, deuil et SSPT touchent des personnes de tous âges et de tous profils. Les reconnaître, c’est déjà les prendre au sérieux.
- Utiliser les mnémoniques SIGECAPS (dépression), DCNDA (deuil) et RENI (SSPT) comme repères pratiques, sans prétendre établir un diagnostic.
- Observer l’entourage dans les semaines et les mois suivant un événement — la détresse peut être différée.
- Soutenir sans minimiser : écouter, nommer, accompagner.
- Orienter vers un professionnel dès que les symptômes affectent le fonctionnement quotidien.
- En cas de risque suicidaire identifié : ne pas laisser la personne seule et chercher une aide professionnelle sans délai.
La suite de cette série, la partie 3, aborde les stratégies préventives qui peuvent renforcer la résilience individuelle et collective avant qu’une crise survienne.




