Barrages québécois en péril : ce que ça signifie pour la préparation citoyenne

Par Le citoyen prévoyant - Expert en préparation aux situations d’urgence et résilience citoyenne
10 Min Read
Barrages québécois en péril : ce que ça signifie pour la préparation citoyenne
Barrages québécois en péril : ce que ça signifie pour la préparation citoyenne

Le 28 avril 2026, Marc-André Martin, président de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ), publie une lettre dans TVA Nouvelles. Son message : nos 937 digues et barrages se dégradent plus vite qu’ils ne peuvent être entretenus, et personne n’agit. Ce n’est pas un avertissement nouveau — c’est le dernier d’une série de signaux documentés depuis au moins décembre 2025. Et le précédent québécois existe : le déluge du Saguenay de 1996.

Ce qui se passe avec les barrages québécois — une séquence documentée

L’accumulation de révélations depuis la fin 2025 dessine un tableau cohérent. Ce n’est pas une alarmiste isolée — c’est une convergence de sources indépendantes.

Décembre 2025 — La Presse et Radio-Canada

Le 12 décembre 2025, La Presse publie une enquête sur la sécurité des barrages québécois. Le constat est sévère : les ingénieurs du gouvernement ne peuvent plus assurer la sécurité de barrages dont la rupture serait catastrophique. Le directeur de la Direction de l’évaluation de la sécurité des barrages a lui-même admis que son équipe n’avait pas la capacité de réaliser l’ensemble des activités prévues pour 2025. La solution évoquée : sous-traiter les inspections d’une quarantaine de barrages à des firmes privées, pour environ 500 000 $.

La même journée, Radio-Canada révèle que l’Abitibi-Témiscamingue compte 25 barrages dont le bris aurait des conséquences importantes. Parmi eux, la digue Dasserat-1 — construite en 1942, réparée d’urgence en 2024 — dont un bris aurait pu emporter un tronçon de la route 117, une ligne à haute tension et le chemin de fer reliant Rouyn-Noranda à l’Ontario.

Sources : La Presse, 12 décembre 2025 — Québec submergé par ses barrages · Radio-Canada, 12 décembre 2025 — 25 barrages dont le bris aurait des conséquences importantes

Novembre 2025 — Le gouvernement légalise ses retards

Avant même ces révélations, le gouvernement avait agi — mais dans le mauvais sens. En novembre 2025, il a modifié le Règlement sur la sécurité des barrages pour allonger les délais d’évaluation de sécurité de 10 à 15 ans. L’Association canadienne des barrages recommande une inspection tous les 5 ans. L’Ordre des ingénieurs du Québec avait prévenu que cette mesure présentait des risques accrus pour le public. Le gouvernement a ignoré cet appel.

Source : Gouvernement du Québec — Révision réglementaire du 5 novembre 2025 · Association canadienne des barrages — Réglementation des barrages au Canada

Avril 2026 — Lanaudière et la lettre du 28 avril

Le 7 avril 2026, le média régional CFNJ révèle qu’en Matawinie (Lanaudière), des dizaines de barrages ont un urgent besoin de travaux de réfection, pendant que Québec et Ottawa se renvoient la balle. En juillet 2023, le gouvernement avait déjà modifié la loi pour transférer la gestion de certains barrages aux propriétaires privés et aux municipalités — qui ne disposent ni de l’expertise ni des ressources pour en assurer l’entretien. En 2023, un barrage avait cédé au Lac Armstrong à Saint-Alphonse-Rodriguez, causant 400 000 $ de dommages.

Le 28 avril 2026, la lettre de Marc-André Martin dans TVA Nouvelles synthétise tout cela en une phrase : « Attendons-nous la prochaine catastrophe pour modifier nos pratiques et enfin investir dans ces infrastructures névralgiques ? »

Sources : CFNJ, 7 avril 2026 — Des barrages en piteux état · TVA Nouvelles, 28 avril 2026 — Évitons un nouveau déluge du Saguenay

Le précédent : déluge du Saguenay, 1996

La référence au déluge du Saguenay n’est pas rhétorique. C’est un cas d’étude documenté sur ce qui se produit quand un aléa hydrologique rencontre des infrastructures négligées.

Le 19 juillet 1996, une dépression chargée d’humidité déverse des précipitations records sur la région — des périodes de retour de plus de 100 ans pour plusieurs sites. L’aléa est réel et exceptionnel. Mais la Commission Nicolet, créée dans les mois suivant le sinistre, a conclu sans ambiguïté : les barrages de la région dataient de plus de 50 ans, certaines vannes des évacuateurs de crues n’étaient pas fonctionnelles, et les opérateurs n’ont pas réagi rapidement malgré un avertissement météo émis à l’avance.

Bilan du déluge du Saguenay : 10 morts · 16 000 personnes évacuées · 1,5 milliard de dollars de dommages · La Commission Nicolet a émis des recommandations sur la gestion des barrages dont la plupart ont été appliquées. En 2015 — soit 19 ans après le sinistre — le commissaire au développement durable du Québec signait un rapport accablant sur la gestion des barrages par l’État, soulignant que des lacunes importantes persistaient.

La leçon de 1996 est claire : l’aléa ne crée pas seul la catastrophe. Ce sont les décisions humaines en amont — entretien insuffisant, délais d’inspection allongés, ressources réduites — qui transforment une crue exceptionnelle en sinistre majeur.

Sources : Wikipédia — Déluge du Saguenay · La Presse, 17 juillet 2021 — Les 25 ans du déluge

Ce que ça signifie pour la préparation citoyenne

Cette situation illustre avec clarté la distinction entre aléa et catastrophe que nous développons dans notre série récente. Un barrage qui cède lors d’une pluie extrême n’est pas une catastrophe naturelle. C’est la rencontre d’un aléa hydrologique avec une infrastructure dégradée et un sous-investissement chronique — des décisions humaines documentées.

Catastrophe = Aléa + Exposition + Vulnérabilité

Les foyers situés en aval de barrages ou de digues québécoises sont exposés à un risque dont la partie institutionnelle se dégrade. Sur cette dégradation, le citoyen n’a pas de prise directe. Sur sa propre vulnérabilité — si.

Vérifier si votre domicile est concerné

Le Centre d’expertise hydrique du Québec (CEHQ) maintient un répertoire public de tous les barrages de 1 mètre et plus au Québec. Il est possible d’y rechercher les ouvrages proches de son domicile et de consulter leur classe de conséquences en cas de rupture.

Répertoire des barrages du Québec : cehq.gouv.qc.ca/barrages — outil de recherche public, gratuit, sans inscription.

Ce que le citoyen contrôle

Ce qui dépend des institutions

  • L’entretien et l’inspection des ouvrages hydrauliques
  • Les plans de mesures d’urgence municipaux en aval
  • La cartographie des zones inondables
  • Les systèmes d’alerte précoce en cas de rupture

Ce qui dépend du foyer

  • Savoir si son domicile est en aval d’un ouvrage hydraulique
  • Avoir un sac d’évacuation prêt pour un départ rapide
  • Disposer d’un plan familial avec points de rassemblement
  • Avoir une radio à piles pour recevoir les alertes hors réseau

Pour aller plus loin

Cette actualité s’inscrit dans une série d’articles que nous publions sur les fondements de la préparation citoyenne.

Réflexions & société

Il n’existe pas de catastrophes naturelles

Un barrage défaillant + une pluie extrême = catastrophe humaine. La distinction entre aléa et catastrophe — et ce qu’elle change pour votre préparation.

Réflexions & société

Financer la résilience, pas les catastrophes

Allonger les délais d’inspection pour économiser aujourd’hui coûtera infiniment plus lors du prochain sinistre. Le calcul vaut aussi à l’échelle du foyer.

Applications concrètes

L’évacuation : de scénario extrême à probabilité réelle

Comment préparer son foyer à partir en moins de 30 minutes — sac d’évacuation, plan familial, itinéraires alternatifs.

La préparation citoyenne ne remplace pas l’entretien des infrastructures publiques et ne corrige pas le sous-investissement de l’État. Mais elle réduit la fenêtre pendant laquelle un foyer est en situation de dépendance totale — les premières heures d’un sinistre, quand les ressources institutionnelles sont saturées et que les décisions doivent se prendre en quelques minutes.

C’est précisément à ce moment-là qu’un plan familial établi, un sac d’évacuation prêt et une radio à piles font toute la différence.

Eau

Vulnérabilité hydrique

Une rupture de barrage peut contaminer les sources d’eau potable pour des jours. Comment constituer une réserve et purifier une source alternative.

Alertes

Systèmes d’alerte et préparation

Une alerte sans plan familial préparé à l’avance ne déclenche pas d’action efficace. Ce que le foyer doit avoir préparé en amont.

Diagnostic

Évaluer sa préparation

Le diagnostic QP identifie vos lacunes prioritaires sur 10 dimensions — évacuation, eau, communications, plan familial — et produit un plan personnalisé.

Partager cet article
Expert en préparation aux situations d’urgence et résilience citoyenne
Suivre:
Mathieu Montaroux est un expert reconnu en préparation aux situations d’urgence, en sécurité civile et en planification d’évacuation au Québec. Fort de ses expériences dans les forces armées, comme paramedic et en tant qu’analyste et gestion de risques, il accompagne depuis plusieurs années les organisations, les familles et les citoyens dans l’amélioration de leur capacité de préparation et de résilience face aux crises. Il est le fondateur de Québec Preppers, une plateforme dédiée à la préparation citoyenne responsable, à l’autonomie fonctionnelle et à la réduction des impacts humains lors de situations d’urgence plausibles. Son approche repose sur la pédagogie, la mise en pratique progressive et l’adaptation au contexte réel, en conformité avec les cadres légaux et les bonnes pratiques en sécurité civile.
5 commentaires
  • Excellent dossier qui met en lumière un enjeu crucial de sécurité civile souvent négligé. La situation des barrages au Québec soulève une question importante : **combien de familles québécoises ont réellement un plan d’évacuation en cas de rupture de barrage?**

    Ce qui m’inquiète particulièrement, c’est le transfert de responsabilité vers les municipalités mentionné pour 2023. Ces administrations locales ont-elles au moins accès à des cartographies des zones inondables en aval? Parce que sans cette information, impossible pour les citoyens de développer une préparation aux catastrophes adaptée à leur secteur.

    Le déluge du Saguenay nous a enseigné que les infrastructures vieillissantes + événements météo extrêmes = combinaison explosive. Avec les changements climatiques qui intensifient les précipitations, la préparation citoyenne devient encore plus essentielle.

    **Question concrète** : existe-t-il une carte publique des barrages à risque élevé pour permettre aux résidents en aval d’adapter leur plan familial d’urgence en conséquence?

  • J’ai vécu une situation similaire en Belgique en 2021 lors des inondations catastrophiques en Wallonie. Dans ma commune, le barrage de la Vesdre était sous surveillance, mais personne n’avait vraiment de **plan d’évacuation** clair. Quand l’alerte est tombée, c’était le chaos total – routes coupées, communications interrompues, familles séparées.

    Ce qui m’a marqué : mes voisins préparés avec leur **trousse d’urgence** et leur **plan familial** ont pu partir en 20 minutes. Nous, on cherchait encore nos papiers importants et on ne savait même pas où rejoindre nos proches.

    L’article soulève un point crucial : **combien de Québécois ont réellement un plan si un barrage cède la nuit?** La **préparation citoyenne** ne devrait pas dépendre du bon vouloir des gouvernements. Depuis 2021, j’ai appris que la **résilience** commence chez soi : documents scannés, sac prêt, point de ralliement établi avec la famille.

    Ne faites pas comme moi – ne découvrez pas l’importance de la préparation pendant la catastrophe.

  • **Excellente synthèse documentaire.** La situation soulève une question technique majeure : le passage d’un cycle d’inspection de 5 ans (norme CDA) à 15 ans représente une multiplication par trois du risque d’événements non détectés.

    Ce qui m’inquiète particulièrement, c’est le transfert de responsabilité vers les municipalités sans transfert de compétences. En ingénierie civile, la sécurité des barrages exige une expertise spécialisée en géotechnique, hydrologie et surveillance structurale. Ce n’est pas un dossier qu’on délègue sans formation adéquate.

    Pour la **préparation citoyenne**, cela signifie concrètement : si vous résidez en aval d’un barrage, votre **plan d’évacuation** familial doit inclure des scénarios de rupture avec délais d’alerte très courts (parfois moins de 30 minutes). Vérifiez auprès de votre **sécurité civile** municipale : connaissent-ils le niveau de risque des infrastructures vous concernant? Ont-ils des **mesures d’urgence** spécifiques aux ruptures de digues?

    Le précédent du Saguenay devrait être enseigné dans tous les plans de **préparation aux catastrophes** provinciaux.

  • Je viens de réviser mon plan familial après avoir lu ça. Mon beau-frère travaille pour une municipalité en Mauricie et il me confirme que plusieurs barrages de leur secteur ont des rapports d’inspection qui traînent depuis des années.

    Ce qui m’inquiète particulièrement, c’est qu’on habite à 3 km en aval d’un vieux barrage hydroélectrique. J’ai réalisé qu’on n’avait même pas de plan d’évacuation familiale clair. Mes enfants sont à l’école primaire – savent-ils quoi faire si ça arrive en plein jour? On a des réserves d’eau potable pour 72h, mais est-ce suffisant si les routes sont coupées comme au Saguenay?

    Le plus frustrant, c’est qu’on transfère la responsabilité aux municipalités sans leur donner les moyens. Comment un petit conseil municipal peut-il gérer des infrastructures aussi critiques? La préparation citoyenne c’est bien, mais elle ne remplace pas l’entretien des barrages.

  • J’ai vécu quelque chose de similaire en France lors des inondations dans l’Aude en 2018. Notre petit village se trouvait en aval d’un barrage vieillissant, et personne n’avait vraiment de plan d’évacuation clair. Quand l’alerte est tombée à 3h du matin, c’était le chaos total – pas de communication d’urgence coordonnée, des familles qui ne savaient pas où aller, certains qui perdaient un temps précieux à chercher leurs papiers.

    Ce qui m’a marquée, c’est qu’après coup, beaucoup disaient “on ne pensait jamais que ça nous arriverait”. Exactement ce qui risque de se passer au Québec. Depuis, j’ai toujours un sac d’évacuation familiale prêt avec de l’eau potable, des copies de documents et une radio à manivelle.

    La préparation citoyenne ne devrait pas être une réaction après la catastrophe naturelle – elle devrait être enseignée avant. Surtout quand les signaux d’alarme sont aussi clairs qu’au Québec actuellement.

Laisser un commentaire