Lors d’une urgence, les difficultés ne viennent pas uniquement du manque de matériel. Elles viennent aussi de décisions prises avec peu d’information, sous pression et parfois en quelques secondes. Contrairement à une idée répandue, les catastrophes ne transforment généralement pas les populations en foules paniquées et irrationnelles. Les recherches montrent au contraire que l’entraide et les comportements adaptés sont fréquents. Cela n’empêche pas certaines erreurs individuelles de survenir — souvent parce que nous utilisons des réflexes parfaitement normaux dans une situation qui ne l’est plus.
Voici dix pièges décisionnels particulièrement utiles à connaître, non pour culpabiliser ceux qui y sont confrontés, mais pour mieux anticiper ses propres réactions et construire des réponses simples avant qu’une situation réelle ne survienne.
Principe de base : la préparation mentale ne consiste pas à supprimer la peur. Elle consiste à disposer de suffisamment de repères pour continuer à observer, décider et agir lorsque le stress augmente.
1. Croire que tout le monde va paniquer
Le cinéma et certains récits de catastrophes ont profondément installé l’image d’une population qui perdrait rapidement toute rationalité lorsque le danger apparaît.
La réalité observée est beaucoup plus nuancée.
La recherche sur les comportements collectifs en situation d’urgence montre depuis longtemps que la panique généralisée est relativement rare. Les personnes concernées continuent souvent à coopérer, à aider leurs proches et même des inconnus, et à prendre des décisions qui leur semblent rationnelles avec les informations dont elles disposent.
Une revue scientifique publiée en 2026 identifie d’ailleurs explicitement la croyance en la panique généralisée, au même titre que le pillage massif ou l’effondrement automatique de l’ordre social, parmi les mythes persistants entourant les catastrophes.
Cela ne signifie pas que personne ne ressent de peur ou ne prend de mauvaise décision. Peur, confusion, hésitation et stress aigu existent réellement. Mais ils ne doivent pas être confondus avec l’idée d’une perte collective et automatique de rationalité.
Cette distinction est importante pour la préparation citoyenne.
Elle invite à considérer les autres personnes présentes non comme un problème potentiel, mais souvent comme une ressource supplémentaire capable d’aider, d’informer et de coopérer.
2. Attendre d’être absolument certain avant d’agir
L’une des difficultés les plus fréquentes lors d’un événement inhabituel est beaucoup plus banale que la panique :
on hésite.
Une alarme retentit.
Une fumée légère apparaît.
L’eau monte.
Une alerte arrive sur le téléphone.
Mais le danger semble encore éloigné.
Le cerveau cherche naturellement à rattacher l’événement à une situation connue :
- « C’est probablement une fausse alarme. »
- « Ça va sûrement passer ailleurs. »
- « Attendons encore cinq minutes. »
- « Les voisins ne bougent pas non plus. »
Cette tendance à préserver une interprétation normale d’une situation inhabituelle est parfois associée au biais de normalité.
Le problème apparaît lorsque le délai réduit progressivement les options disponibles.
Dans une logique de préparation citoyenne, l’objectif n’est pas de partir au moindre signal. Il consiste à définir à l’avance quelques déclencheurs suffisamment clairs pour éviter de devoir reconstruire entièrement la décision sous pression.
Par exemple :
- ordre ou avis d’évacuation concernant votre secteur;
- présence de fumée ou de flammes menaçant directement le domicile;
- montée de l’eau atteignant un seuil déterminé;
- perte d’une infrastructure essentielle combinée à une situation médicale particulière;
- route d’évacuation principale susceptible de devenir inaccessible.
3. Déplacer inutilement une personne blessée
Face à une personne blessée, l’envie de l’éloigner immédiatement ou de l’installer dans une position qui semble plus confortable est compréhensible.
Mais les mouvements inutiles peuvent aggraver certaines blessures.
La Croix-Rouge canadienne recommande généralement de laisser une personne blessée dans la position où elle se trouve lorsque les soins peuvent être donnés sur place.
Il existe cependant plusieurs exceptions importantes.
Un déplacement peut devenir nécessaire lorsque :
- la personne ou le secouriste est exposé à un danger immédiat : incendie, explosion, circulation, effondrement, manque d’oxygène ou noyade;
- sa position empêche de traiter une urgence vitale;
- il est nécessaire d’accéder à une autre victime dont l’état est plus grave;
- la situation particulière ne permet pas de prodiguer correctement les soins à l’endroit où elle se trouve.
La règle pratique : ne déplacez pas quelqu’un uniquement parce qu’un autre endroit paraît plus confortable. Mais ne transformez pas non plus « ne jamais déplacer une victime » en règle absolue : maintenir les voies respiratoires, effectuer une RCR ou quitter un environnement dangereux peut nécessiter un déplacement.
Une formation de premiers soins permet justement d’apprendre à faire cette distinction.
4. Devenir une deuxième victime en essayant de sauver quelqu’un
Le principe dépasse largement la noyade.
Un secouriste improvisé qui entre dans un environnement qu’il ne maîtrise pas peut transformer une urgence à une victime en urgence à deux victimes.
C’est particulièrement vrai dans l’eau.
Lorsqu’une personne est en difficulté, l’approche la plus sûre consiste d’abord à rechercher une solution permettant de l’aider sans entrer soi-même dans l’eau.
Depuis la rive ou un quai :
- appelez les secours;
- parlez à la personne si elle peut vous entendre;
- tendez une perche, une branche, une pagaie ou un autre objet suffisamment long;
- lancez un objet flottant;
- utilisez une corde ou une ligne si elle est disponible;
- adoptez une position stable et basse afin de ne pas être entraîné dans l’eau.
La Croix-Rouge canadienne enseigne précisément les techniques d’assistance par extension et par lancer, qui permettent d’aider une personne tout en protégeant le sauveteur.
Avant d’aider : pouvez-vous le faire sans devenir vous-même une personne à secourir ?
Le même raisonnement s’applique à un incendie, un espace clos, une structure instable, une route dangereuse ou une zone contaminée.
5. Sous-estimer la sidération et l’hésitation
Tout le monde ne réagit pas immédiatement lorsqu’un événement inattendu survient.
Certaines personnes peuvent avoir besoin de quelques secondes pour :
- comprendre ce qui se passe;
- identifier la source du danger;
- chercher leurs proches;
- comprendre une instruction;
- choisir une première action.
Cette période d’hésitation ne doit pas automatiquement être interprétée comme de la panique ou de l’incompétence.
Une manière efficace de la réduire est d’avoir déjà transformé certaines réponses en habitudes simples.
Par exemple :
- l’avertisseur de fumée retentit → sortie et point de rassemblement;
- la maison doit être évacuée → chacun connaît sa première responsabilité;
- la famille est séparée → chacun connaît le point de rendez-vous;
- le téléphone ne fonctionne pas → un moyen ou un contact alternatif existe.
Le but d’un exercice n’est pas de reproduire artificiellement le stress d’une catastrophe. Il sert surtout à réduire le nombre de décisions qu’il faudra prendre pour la première fois lorsque la situation sera réelle.
6. Essayer de résoudre toute la situation en même temps
Une urgence peut produire énormément d’informations simultanément.
Où sont les enfants ?
Que dit l’alerte ?
Faut-il partir ?
Où est le chien ?
Est-ce que la route est ouverte ?
Qui appelle qui ?
Que faut-il emporter ?
Plus la situation devient complexe, plus il devient utile de revenir à une hiérarchie très simple.
1 — Danger immédiat
Est-ce que quelqu’un est actuellement menacé ?
2 — Protection immédiate
Faut-il sortir, s’abriter, s’éloigner, administrer les premiers soins ou appeler les secours ?
3 — Information
Que sait-on réellement de la situation ?
4 — Étape suivante
Quelle est la prochaine décision utile ?
On n’a pas besoin de résoudre les prochaines 24 heures pendant les 30 premières secondes. Il faut surtout identifier correctement la prochaine action.
7. Utiliser le même réflexe pour tous les dangers
La préparation générique a ses limites.
Selon la situation, il peut être préférable de :
- évacuer rapidement — incendie, certaines inondations ou menaces locales;
- rester à l’intérieur — certains événements météorologiques ou situations impliquant une contamination extérieure;
- descendre vers un niveau inférieur — certaines situations de vents violents;
- éviter précisément les sous-sols — lorsqu’ils sont menacés par une montée des eaux;
- s’éloigner d’un bâtiment — dans certains scénarios structurels;
- rester où l’on est temporairement — lorsque le déplacement augmente le risque.
Il n’existe donc pas de réponse universelle appelée « mode survie ».
Dans une logique de préparation citoyenne, connaître les principaux risques de son territoire permet de préparer quelques réponses adaptées plutôt qu’un comportement unique applicable à toutes les situations.
La compétence recherchée n’est pas d’apprendre une longue liste de consignes. C’est de comprendre suffisamment le danger pour choisir entre quelques grandes stratégies : évacuer, s’abriter, s’éloigner, attendre ou demander de l’aide.
8. Dépendre entièrement des paiements électroniques
Nos moyens de paiement sont extrêmement fiables au quotidien.
Mais une panne d’électricité ou de télécommunications peut temporairement rendre certains terminaux ou services indisponibles.
C’est pourquoi la liste canadienne actuelle des fournitures d’urgence comprend toujours :
de l’argent liquide en petites coupures et des pièces de monnaie.
Cette réserve peut servir notamment pour :
- un déplacement;
- un repas;
- une dépense imprévue;
- un commerce dont le terminal ne fonctionne plus;
- certains transports ou petits services.
Il n’existe pas de montant universel. La somme peut simplement être dimensionnée selon le foyer, les dépenses susceptibles d’être rencontrées et la durée de perturbation envisagée.
Il n’est donc pas nécessaire de transformer une recommandation de résilience à court terme en stockage important d’argent à domicile.
9. Dépendre d’un seul moyen de communication
Le téléphone cellulaire reste probablement le meilleur outil individuel de communication pendant une urgence.
Mais il ne devrait pas être l’unique élément du plan.
Innovation, Sciences et Développement économique Canada rappelle qu’un nombre très important d’appels simultanés peut surcharger les réseaux lors d’une catastrophe.
Lorsque cela se produit :
- réservez les appels aux communications importantes;
- privilégiez lorsque possible les messages texte, courriels ou autres moyens utilisant moins de bande passante;
- conservez une batterie externe chargée;
- gardez une copie papier des numéros importants;
- prévoyez un contact hors de la zone touchée;
- définissez un lieu de rendez-vous familial;
- disposez d’un moyen indépendant pour recevoir de l’information, comme une radio à piles ou à manivelle.
La meilleure redondance n’est parfois pas technologique. Si tout le monde sait où se retrouver lorsque les communications deviennent impossibles, une partie importante du problème est déjà réglée.
Voir également notre article sur le plan de communication familial.
10. Revenir chercher quelque chose alors que le danger impose de partir
Lors d’une évacuation urgente, certaines secondes peuvent être gaspillées sur des éléments qui paraissent importants parce qu’ils font partie du quotidien.
On retourne chercher :
- son portefeuille;
- son téléphone;
- un manteau;
- des documents;
- un sac;
- un animal;
- un objet auquel on tient.
Il faut ici distinguer deux types d’évacuation.
Évacuation immédiate
Lors d’un incendie ou d’un autre danger directement menaçant, la sortie prime sur le matériel.
Un sac d’évacuation n’est utile que s’il est littéralement accessible sur le trajet et peut être emporté sans ralentir la sortie.
Une fois à l’extérieur d’un bâtiment en feu, on n’y retourne pas chercher un objet ou un animal.
Évacuation anticipée
Lorsqu’une situation laisse quelques minutes ou davantage — inondation annoncée, feu de forêt encore distant, événement météorologique, évacuation préventive — la logique est différente.
C’est précisément à cela que servent :
- les sacs préparés;
- les documents organisés;
- la caisse de transport des animaux;
- les médicaments accessibles;
- une checklist courte.
L’objectif de la préparation matérielle est aussi d’éviter d’avoir à chercher. Ce qui est important doit avoir une place connue avant que l’urgence survienne.
Ce que ces dix pièges ont réellement en commun
Ils ne traduisent pas une incapacité particulière des personnes confrontées à une urgence.
Ils apparaissent souvent parce que nous essayons de prendre des décisions inhabituelles avec :
- peu de temps;
- des informations incomplètes;
- un niveau de stress élevé;
- des habitudes conçues pour la vie quotidienne;
- des conséquences difficiles à évaluer immédiatement.
Avant
Identifier les risques réellement présents, préparer quelques ressources, déterminer les points de rassemblement et discuter des principales réactions possibles.
Pendant
Identifier le danger immédiat, protéger les personnes, utiliser les informations disponibles et traiter une décision à la fois.
Après
Confirmer la sécurité des personnes, communiquer, réévaluer la situation et éviter de retourner inutilement dans une zone encore dangereuse.
La préparation efficace ne transforme pas une personne en intervenant professionnel. Elle réduit simplement le nombre de problèmes qu’elle devra découvrir et résoudre pour la première fois sous pression.
Préparer le cerveau autant que le matériel
Quelques exercices très simples peuvent avoir davantage de valeur qu’une longue réflexion théorique :
- faire un exercice d’évacuation incendie;
- tester une soirée sans électricité;
- demander à chaque membre du foyer où il se rendrait s’il ne pouvait joindre personne;
- retrouver les lampes dans l’obscurité;
- suivre une formation de premiers soins;
- discuter d’un scénario réel survenu récemment dans la région;
- réviser périodiquement le plan familial.
Le gouvernement du Canada résume aujourd’hui la préparation des ménages autour de trois éléments très simples : comprendre les risques, établir un plan et préparer une trousse.
Pour aller plus loin
Nos guides approfondissent la préparation familiale, l’autonomie domestique, l’évacuation, les communications et d’autres aspects de la résilience citoyenne.

Questions fréquentes
Est-ce que les gens paniquent réellement lors des catastrophes ?
La peur, la confusion et certaines décisions inadaptées existent, mais la recherche sur les catastrophes ne montre pas que la panique collective généralisée constitue la réaction habituelle. L’entraide, la coopération et les comportements adaptés sont au contraire fréquemment observés. C’est pourquoi plusieurs chercheurs parlent aujourd’hui du « mythe de la panique ».
Peut-on réellement améliorer ses décisions avant une urgence ?
Oui, principalement en réduisant les décisions qui devront être improvisées. Un point de rassemblement, des sorties connues, une trousse accessible, des contacts imprimés et quelques exercices simples permettent d’aborder une situation réelle avec davantage de repères.
Doit-on déplacer une personne blessée ?
On évite généralement les déplacements inutiles. Il existe cependant des exceptions : danger immédiat, nécessité de dégager les voies respiratoires, besoin de pratiquer une RCR ou impossibilité de prodiguer correctement les soins à l’endroit où la personne se trouve. Une formation de premiers soins permet d’apprendre à gérer ces situations.
Combien d’argent liquide faut-il conserver pour une urgence ?
Il n’existe pas de montant officiel universel. Le gouvernement du Canada recommande toutefois d’inclure des espèces en petites coupures et des pièces dans une trousse d’urgence. Le montant peut être adapté aux besoins du foyer et aux dépenses plausibles pendant une interruption temporaire des paiements électroniques.
Les SMS fonctionnent-ils mieux que les appels pendant une urgence ?
Lorsque les réseaux sont congestionnés, les communications non vocales comme les messages texte, les courriels ou certaines applications utilisent généralement moins de bande passante. Le gouvernement du Canada conseille donc de les privilégier lorsque c’est possible et de réserver les appels aux communications importantes.
Ce contenu vise à développer une culture de préparation citoyenne et ne remplace pas une formation professionnelle en premiers soins, sauvetage ou gestion des urgences. En situation d’urgence immédiate au Québec, le 911 demeure le numéro de référence lorsqu’il est accessible.




